19 juin 2017

Le(s) principe(s) de Benoit Lutgen

Physique de beau gosse, caractère combatif, regard ténébreux, voix de basse (pas autant que Denis Ducarme mais presque). Quand ils doivent écrire ou parler sur Benoit Lutgen les commentateurs politiques sont souvent démunis. La plupart ne le connaissent pas bien. Souvent ils ne l'estiment guère. Alors ils alignent les poncifs et les lieux communs : la ténacité ardennaise, l'homme au chien, le cauchemard de Charles Michel ou le brutus de Joëlle Milquet. S'il est difficile à cerner c'est parce que Benoit Lutgen ne laisse pas facilement approcher. L'homme est solitaire, cache quelques blessures profondes et n'a pas beaucoup d'estime pour le microcosme politico-médiatique de la capitale, qui le lui rend bien. 

Pourtant il en était bien de ce microcosme. C'était il y a une quinzaine d'années, une autre époque, et pour lui, une autre vie. Celle de secrétaire général d'un parti alors présidé par Joëlle Milquet. Avec Alain Raviart, Eric Poncin, François-Xavier Blampain, Celine Fremault et quelques autres petits jeunes, Lutgen fait partie de la garde rapprochée. Ils secouent le vieux PSC, le transforment en CDH, partent à l'assaut de Bruxelles, s'ouvrent aux communautés comme on dit, et pensent avoir enrayer la lente érosion des partis sociaux-chrétiens. Le groupe est pourtant moins soudé qu'il n'y paraît. Lutgen retourne vers la province du Luxembourg et s'éloigne de Bruxelles. Les liens se distendent, chacun son parcours et  ses priorités. La rivalité remplace l'amitié. En 2004 Benoit devient ministre de l'environnement et de l'agriculture. Il a 34 ans, il est à la fois proche de Joëlle Milquet et son principal concurrent. Il l'admirait, elle finira par l'agacer. En 2009 ils se présentent en ticket à la présidence, passage de témoin en douceur, il durera deux ans, mais passage de témoin quand même, et contrairement aux apparences Joëlle n'a pas eu le choix. 2012, Lutgen est confortablement élu bourgmestre de Bastogne. Sa reconversion est assurée, la présidence du parti peut désormais lui échapper. Une génération chasse l'autre, Maxime Prévôt se prépare à son tour. Voilà pour le parcours. 

Depuis 2011 Benoit Lutgen assume donc la présidence. Avec son style. Pas fan des médias, même si la TV ne le dessert pas. Pas dans la séduction, ni avec l'opinion, ni avec les autres formations. Pas vraiment dans l'émotion. Pas dans l'accumulation de propositions. Pas dans l'hypertechnicité. Un anti-Joëlle en quelque sorte. Elle avait tressé un axe fort avec Elio Di Rupo. Question de programme et de personnes. Lui est plus à droite et plus wallon. Il n'ose pas dénoncer  l'héritage, mais ne l'endosse pas vraiment non plus. Pourtant en 2014 il renouvelle le bail avec les socialistes. Majorités régionales à Bruxelles et en Wallonie. Le MR  pris de vitesse dans les régions, se précipite dans les bras de la NVA au fédéral et le CDH refuse d'en être. Question de principe : pas de négociation avec un parti separatiste. Sur les plateaux de télévision le président du CDH attaque violemment son homologue du MR, l'accusant de mensonge. Ne pas trahir les engagements faits devant l'électeur. Lutgen en fait une question de morale politique. Il a trouvé son positionnement. La politique, oui, mais avec des principes. Ce sera désormais sa ligne de conduite et sa marque de fabrique. 

Nous sommes trois ans plus tard. Benoit Lutgen annonce donc qu'il ne veut plus gouverner avec les socialistes. L'accumulation des affaires a eu raison de l'alliance rouge-romaine. Le samu social "c'est dégoûtant" dit-il sur le plateau de la RTBF. Le terme, à la limite du populisme, est un clin d'œil à l'électeur en colère. Et le président humaniste de tendre la main à ceux qui veulent se passer du PS. Au MR on savoure. Menteurs en 2014, sauveurs  en 2017. Toujours au nom des principes. Par deux fois Benoit Lutgen a donc pris les commentateurs et ses potentiels partenaires  à contre-pied. Parce qu'en politique on raisonne d'abord par intérêt, le nombre de ministres, le rapport de force, les alliances, les retombées... alors que Lutgen a mis un principe moral dans l'équation, défiant la logique de notre petit monde. Le bon sens luxembourgeois contre les calculs des instituts d'études. Quitte à paraître versatile et même un brin casse-cou : le changement de majorité n'est pas gagné d'avance. 

Ca c'est pour les apparences. Car en réalité ce retournement de situation est bien plus censé qu'il n'y paraît. L'accumulation des révélations a terni durablement l'image du PS. La contre-attaque d'Elio Di Rupo sur le decumul alors que le problème est celui d'élus qui s'enrichissent à des fins personnelles était une tentative de diversion maladroite. S'en dissocier ne fera pas de tort au CDH. Surtout Lutgen a sans doute compris mieux que d'autres à quel point la crise est profonde et  la distance entre les citoyens et leurs représentants  plus proche de l'abîme que du fossé. Il a observé le score d'Emmanuel Macron et de ses candidats à la présidentielle et aux législatives françaises. Il a compris que nous étions à la veille d'un séisme comparable en Belgique francophone. Il y avait une place à prendre, en rupture avec les partis traditionnels.  La fondation "Ceci n'est pas une crise ", l'une ou l'autre personnalité, des jeunes ou des anciens, peu importe... le "degagisme", cette volonté de chasser les tenants de l'ordre actuel allait se manifester au centre, comme elle se manifeste déjà à gauche avec le PTB. En provoquant le Big Bang Benoit Lutgen se donne une chance de sauver son parti. Ne rien faire était se condamner à couler lentement mais sûrement. En se repositonnant  vers la droite il opère un glissement qui évite de laisser trop d'espace à une initiative du type "En Marche". Dans cette course d'occupation de terrain il fallait tirer le premier. Lutgen l'a fait. Si vous aviez oublié que les élections communales ont lieu dans 15 mois les partis, eux, ne l'oublient pas. Un coup d'éclat avant les vacances d'été est le meilleur moyen d'imprégner l'opinion. Le CDH opère un descotchage tonitruant et piège Défi et Ecolo : celui qui refusera de négocier apparaîtra comme l'allié des socialistes et héritera du sparadrap. L'opération, si elle réussit, sera systémique. Il y a un an encore le MR semblait isolé, condamné à l'opposition faute de partenaire. C'est désormais le PS qui se trouve dans la position de l'indésirable.

Provoquer l'événement avant qu'il ne vous bouscule est donc une autre clef de lecture de la personnalité de Benoit Lutgen. Prendre des risques, agir, sans avoir nécessairement pesé toutes les conséquences du geste posé. Le chemin vers une nouvelle majorité peut sembler étroit, la pulsion paraître suicidaire. Si il échoue à former de nouveaux gouvernements, Lutgen sera celui qui a débranché la prise. Jamais bon pour les élections. À première vue cela semble d'ailleurs loin d'être gagné. Les propos sont agressifs. Défi, par la voix de Didier Gosuin veut renvoyer "les partis traditionnels" à leur turpitudes, CDH compris. Ecolo s'indigne d'une crise sans préavis et d'un renversement d'alliance qui n'aurait pas de sens. Seul le MR accepte ouvertement la main tendue. Tout le monde ou presque tape sur le président du CDH. Cela aussi ce ne sont que des apparences. Sans doute que certains présidents de parti ont été pris par surprise, et qu'il y a un peu de colère dans ces premières réactions. Mais, il y a de la tactique aussi. Il ne faut pas laisser Lutgen trop profiter de son opération. Pas qu'il apparaisse comme celui qui va moraliser la vie politique. Pas laisser croire que l'opération est gagnée d'avance. C'est un classique de la formation des coalitions. Ne pas donner l'impression qu'on rêve d'en être est le meilleur moyen d'aborder une négociation. En politique, un principe peut en cacher un autre








10 juin 2017

La rivalité Mayeur-Close, quand c'est Laurel qui maltraite Hardy

Retour de balancier, revanche, retournement de situation : les expressions ne manquent pas.  En succédant à Yvan Mayeur au poste de bourgmestre de Bruxelles Philippe Close s'assied dans un fauteuil dont on pensait il y a quelques semaines encore qu'il lui échapperait à tout jamais. Ce n'était pourtant pas faute d'avoir essayé de le briguer. 

Retour en arrière. Pour comprendre ce qui vient de se jouer en quelques soirées il faut remonter à l'élection de Freddy Thielemans. Nous sommes en octobre 2000, la campagne des communales est tendue. François-Xavier De Donnéa, le bourgmestre libéral sortant incarne une certaine idée de la capitale du royaume : ordre, distinction, prestige. En face les socialistes mènent campagne sur le thème d'une ville moins guindée, où le vivre ensemble et le sens de la fête trouveraient droit de cité. L'une des polémiques de la campagne oppose le bourgmestre à Carl De Moncharline, propriétaire de boîte de nuit, qui figure sur la liste socialiste, au sujet des autorisations et horaires d'ouverture de son établissement. Refaire de Bruxelles une ville festive, est un mot d'ordre électoral et  reste jusqu'à aujourd'hui le credo de Philippe Close. 

Au lendemain de la victoire de Thielemans c'est la répartition des rôles dans les camp socialiste. Yvan Mayeur, assistant social qui aime rappeler qu'il est né dans les Marolles garde la présidence du CPAS qu'il occupe depuis 1995. Depuis 1999, il cumule même avec un poste de député fédéral, ce qui lui offre une double exposition locale et nationale. Une surface qui en fait le numéro 1 socialiste de fait  tant que le maiorat est dans d'autres mains. Freddy Thielemans, qui après un bref intérim a l'hôtel de ville lors de la démission de Michel Demaret (PSC, emporté par un scandale, il n'y a donc rien de neuf sous le soleil bruxellois pour ceux qui ont un certain âge et un peu de mémoire)  s'était replié au parlement européen a donc besoin d'une équipe solide pour faire contre-poids. Le nouveau bourgmestre, qui fut échevin des beaux-arts et de l'instruction publique, est connu pour son goût des langues et de la bande dessinée (érotique de préférence), sa gouaille et sa bonhommie. Même s'il se révélera ensuite très à l'écoute des forces de police, il lui faut un adjoint qui travaillera dur et gérera l'essentiel, en toute confiance : ce sera Philippe Close. Celui-ci vient de faire un remplacement au service communication du boulevard de l'Empereur, Elio Di Rupo croit en lui. 

La rivalité Close-Mayeur devient rapidement visible. Depuis le CPAS Yvan Mayeur tisse sa toile. Le centre d'aide sociale ne se contente pas de distribuer des allocations, il a sa propre politique. Le CPAS, une fois ses finances redressées (c'est à mettre à l'actif d'Yvan Mayeur) est ainsi en  mesure de contruire des logements et de participer à l'aménagement  la ville  par une ambitieuse politique de rénovations (c'est le premier propriétaire foncier de la capitale avec des biens dans l'ensemble de la région) ou encore d'agir dans le domaine de la santé par le biais de l'Hopital Saint-Pierre qui dépend de lui. Rendre service, aider, proposer des logements et des emplois, c'est dans l'ADN d'un président de CPAS. Le faire en fumant le cigare et en portant des costumes chics mais décontractés est dans celui d'Yvan Mayeur. Travailleur, visionnaire, mais aussi solitaire et un poil dogmatique le jeune homme plait à Laurette Onkelinx, qui le soutient  sans réserve.

À la ville Close applique le programme festif. En 2002 il lance Bruxelles-les-Bains. Viendront ensuite Plaisirs d'Hiver, la fête de la BD, le Brussel Summer Festival. Le succès populaire est au rendez-vous. À la réélection de Thielemans en 2006 l'ancien chef de cabinet entre dans la lumière en prenant le costume d'Echevin du Tourisme, l'occasion de communiquer à chacun des événements qu'il organise. Close est le dauphin désigné de Thielemans, les deux hommes ne s'en cachent pas. Chaque coupure de ruban, chaque bilan d'un grand événement est une occasion de populariser son image et son savoir-faire. 

À la raideur de Mayeur s'oppose la jovialité du tandem de l'Hotel de Ville. Close-Thielemans, mêmes rondeurs, même combat. L'échevin en rajoute même un peu pour ressembler à son aîné, imposant sa silhouette au Meyboom et dans les confréries bruxelloises. Mayeur cultive une image plus intello, criant à qui veut l'entendre qu'il rêve d'une statue d'Anish Kapoor sur son piétonnier. Au premier le bruxelles historique et populaire, au second les bobos nouvelle génération.  Ni l'un ni l'autre ne sont tout à fait  ce qu'ils prétendent être. On a plus souvent vu Yvan Mayeur aux grands concerts pop qu'à la Monnaie, et Philippe Close achète plus de disques de rock, tendance guitares saturées, que d'albums du Grand Jojo (il joue également au rugby, qui, sous les latitudes bruxelloises, n'est pas vraiment un sport populaire). 

Ce second mandat de Freddy Thielemans est celui où tout se joue.  Lors de la campagne de 2012 on sait bien que le bourgmestre socialiste ne terminera pas son troisième mandat. En 2008 Yvan Mayeur a vu s'évanouir ses rêves de devenir ministre fédéral, toute son énergie sera dorénavant pour le niveau local. Puisqu' Elio le boude il se rapproche encore davantage de Laurette. Celle-ci est désormais présidente de la fédération bruxelloise. Avec son soutien il  veille à bien contrôler la section locale. Di Rupo se désintéresse de la question, Close est dépassé. Mayeur devient le successeur officiel. L'échevin du tourisme avait pensé à soigner son image dans l'opinion, le président du CPAS l'a surpassé dans la maîtrise de l'appareil partisan. 
Juin 2012 la section locale entérine la liste : Thielemans, Hariche, Mayeur. Close relégué en 5ieme place a perdu la partie. Un temps son nom circule pour prendre la ministre-présidence Bruxelloise, mais une interview calamiteuse au Soir donné par le tandem (histoire de paraître unis et de médiatiquement enterrer la hache de guerre)  ruine ses dernières chances lorsqu'il s'exclame "nous ne sommes pas le hainaut", s'attirant les foudres des camarades wallons (Close est pourtant d'origine liégeoise). Ce sera Rudi Vervoort pour succéder à Charles Picqué. À la Ville comme à la Région Close n'est pas le premier choix d'Onkelinx. 

Au lendemain des communales le PS bruxellois change de partenaire et opte pour une coalition laïque avec les libéraux. Joëlle Milquet, renvoyée dans l'opposition fulmine.  Apres le scrutin Thielemans fait un peu traîner les choses, Mayeur s'impatiente mais fini par accéder au maiorat fin 2013. Fidèle à son tempérament il s'empare de la majorité en style bulldozer. Piétonnier, stade national, parkings ou autre, les grands dossiers seront désormais gérés par le duo Mayeur-Courtois. Philippe Close et Karine Lalieux, priés de se contenter d'un second rôle. 

Mayeur triomphant, Close grimaçant. En privé les deux hommes ne font pas mystère de leur inimitié. Yvan Mayeur voit la main de Philippe Close derrière les articles qui l'accusent d'autoritarisme. Les journalistes n'ont pourtant pas besoin d'un informateur pour se documenter, il leur suffit d'observer. En 2016, soit moins de 4 ans après son arrivée à l'hôtel de ville, Mayeur a mis la main sur la rémunératrice présidence de Vivaqua, sur celle de la  coupole qui regroupe les hôpitaux publics bruxellois, et surtout, humiliation suprême, sur celle de Bruxelles Major Évent, le bureau qui chapeaute les grands événements. Bruxelles les Bains, Plaisirs d'Hiver, tous les bébés de Close sont désormais sous son autorité. Rita Glineur, sa chef de cabinet est devenue présidente de la locale. Mayeur étend son influence, celle de Close se raccrapaute. Et si les deux élus nous font penser à Laurel et Hardy, la dynamique du duo bruxellois est inversée. Dans le couple  comique de la fin du cinéma muet et des débuts du parlant, le gros humiliait le petit dont la souffrance déformait un visage grimaçant. À l'hôtel de ville c'est le plus sec qui avait fini par dicter sa loi au plus enrobé. Lequel prenait petit à petit la fuite vers la musique pour oublier la politique. Jusqu'à la semaine dernière. 

04 juin 2017

Mårten Spånberg : la danse condamne la routine et l'ennui

À gauche, sur une table basse, d'immenses bougies à moitié consumées. Sur le sol, des tasses de cafés renversées. À leurs fonds brunâtres on devine qu'elles ont été consommées. Sur le côté une fenêtre donnant sur la forêt. C'est le décor de "Gerard Richter, une pièce pour le théâtre" , pièce chorégraphique montée par Mårten Spånberg au KVS pour le Kunsten Festival des Arts. Les gradins sont éclairés, ils le resteront tout au long des 2h40 que dure le spectacle.  

Les danseurs traversent lentement l'espace. Les pas sont lents, les visages fermés. Deux personnages assis commencent un dialogue. On y parle de mort. De maladie, de sexe, de rapports parents-enfants, de rencontre et surtout  de culpabilité. C'est un texte par bribes, sans cesse répétés. Quand deux danseurs se taisent, deux autres, quelques minutes plus tard, reprennent la conversation. On décale d'une phrase ou deux, on change les interprètes, un homme, une femme, deux hommes, deux femmes, mais ce sont les mêmes propos, toujours, qui reviennent. L'interprétation est neutre, sans intonation, sans éclat de voix. Derrière les danseurs esquissent des mouvements, la musique perce du fond de la scène, mais toujours la parole reprend le dessus et accapare notre attention. Comme une discussion dont on saisit bien qu'elle évoque des faits graves mais qu'une répétition abusive précipite dans la banalité. À force d'entendre les mêmes phrases en boucle, le drame relaté n'a plus d'odeur. Pire, il finit par nous irriter au lieu de nous émouvoir. 

Les danseurs ont la quarantaine, hommes et femmes. Ils portent des costumes de loisirs, vêtements de sports et chemises colorées  d'une classe moyenne en quête de loisirs et de soleil. Comme si la gaité  de l'habit pouvait soulager de la grisaille de nos existences qui tournent en boucle. 

Mårten Spånberg est un chorégraphe exigeant. L'an dernier son "Natten", également présenté au festival, durait 7 heures. À l'évidence il n'aime pas faire court. Il devrait, pourtant. Après une heure de spectacle les premiers spectateurs quittent la salle. C'est vrai que le propos aurait pu être ramassé. La lecture resserrée, même si on comprend bien l'intention : cette répétition inlassable nous fait glisser vers l'ennui, puis vers l'indifférence. Le deuil c'est l'oubli nous explique la pièce,  ou plus exactement "vivre avec mais sans affects". Mais la danse n'est pas le théâtre, et les danseurs ne sont pas comédiens. 

Quand aux deux tiers du spectacle les narrateurs se taisent et redeviennent danseurs, le tableau est pourtant  de  toute beauté. Mouvements collectifs fluides, postures gracieuses. Les paumes ouvertes, ou le poing tendu, les bras s'ébrouent en vagues successives, les corps écrivent des arabesques, les gestes inspirés de la vie quotidienne sont sublimés. Le chorégraphe et ses danseurs offrent un moment de pure beauté. Les mouvements deviennent plus amples, le rythme plus rapide, la synchronisation impeccable. Le moment de grâce ne dure pas. La recitation reprend, les gestes redeviennent lents, la musique reste lointaine. Comme nos vies qui s'écoulent si lentement, prisonnières d'une routine si répétitive, un quotidien immuable recommencé chaque jour, en chemin vers une mort toujours certaine. Des bougies qui brûlent lentement et ne peuvent que s'éteindre. Des tasses de cafés qu'on ne peut que vider. Une litanie  dont seule la danse nous  permettrait de sortir. 

01 mai 2017

Pourquoi Mélenchon ne donne pas de consigne, ou la tentation de l'abstention révolutionnaire

C'est la polémique de l'entre deux tours,
et plus qu'une incompréhension, la matérialisation, je crois,  d'un nouveau clivage politique pour les mois et les années à venir. Non, Jean-Luc Mélenchon (et d'autres) n'appellent pas à voter en faveur d'Emmanuel Macron au second tour de l'élection présidentielle. Oui, ils prennent le risque de favoriser indirectement Marine Le Pen de par leur position ambiguë. Une fois ce constat posé, essayons de comprendre ce qui se joue ici. 

Commençons par dépasser les anathèmes et les condamnations. Dans un pays démocratique le vote est libre et secret. En France (la situation est différente en Belgique où le vote est une obligation) voter ou pas relève  de la liberté individuelle. Toute injonction sera perçue comme une ingerence, à plus forte raison quand elle convoque la morale, l'histoire, ou les grands principes républicains. La peur, l'outrance, la passion ne sont pas de bonnes conseillères en la matière. Quand on estime l'électeur, on n' a pas le droit de jouer du pathos au lieu de s'adresser à son intelligence. 

L'heure est grave pourtant. Pour la seconde fois depuis la seconde guerre mondiale un parti qui compte en ses rangs quelques nostalgiques des années brunes est mathématiquement en position de remporter un scrutin majeur. Et pour les partisans de la démocratie l'équation est d'une simplicité absolue : pour lui barrer la route il suffit de voter pour l'autre candidat. Quand on ne veut pas du programme A on choisit le candidat B quitte à se boucher le nez, c'est de la pure logique électorale. 

Et tout le problème est là : dans la confiance que l'on accorde ou pas au système de démocratie representative. Cette élection confirme ce que de nombreuses études annoncent : l'électeur a la conscience d'un monde à bout de souffle, d'un système sociétal en mutation, où la capacité des institutions politiques à prendre les choses en main semble fortement effritée. Au traditionnel clivage gauche/droite (conservateurs/progressistes) s'ajoutent deux clefs de lectures qui échappent aux analystes de l'ancien monde : ceux qui pensent global et veulent un monde ouvert / ceux qui défendent le monde qui leur est proche et veulent des protections , ceux qui s'accommodent de la société  actuelle ou n'osent en sortir / ceux qui appellent à un changement radical. En appliquant ces nouvelles clefs de lectures on comprend aisément qu'une partie significative des électorats de Jean-Luc Mélenchon et de Marine Le Pen partagent les mêmes aspirations : accélérer le changement, renvoyer les élites responsables du marasme actuel à leurs études  et quitter le XXe siècle au plus vite. 

Cette opposition  entre tenants de la stabilité et  partisans d'un changement radical s'exprimera  donc  par l'abstention ou le vote blanc. Et Jean-Luc Mélenchon qui incarne l'espoir d'une rupture forte (son slogan la France insoumise le dit très clairement) ne veut pas perdre un électorat qui lui est cher : celui des jeunes gens, primo-votants souvent, qui appellent de leurs vœux une société nouvelle, ou celui d'ouvriers, employés, cadres moyens ou fonctionnaires déboussolés qui attendent du politique qu'il fasse rempart contre les risques de dérégulation et délocalisation. Pour ces électeurs, le problème  numéro 1 c'est que la finance dirige le monde, et impose ses dogmes à l'organisation sociale , environnementale  ou politique de nos sociétés. Il  ne leur est  pas possible de soutenir un candidat, qui à l'évidence ne s'opposera pas au système capitaliste. Pire : le Front National quand il s'oppose à l'Europe libérale ou à la mondialisation de l'économie et promet de protéger l'emploi national est finalement bien plus proche de leurs préoccupations que les partisans de l'économie de marché. 

Que Jean-Luc Mélenchon ou ses partisans s'époumonent à répéter "pas une voix pour le Front National" le laisse entendre (au sens propre)   : cette pulsion romantique de la nation qui se lève contre l'ordre mondial injuste existe dans les rangs de ses supporters.  Je ne fais pas injure aux électeurs de Jean-Luc Mélenchon. S'ils partagent avec ceux du FN un rejet du monde actuel et de ses injustices les solutions préconisées sont évidement aux antipodes. Une partie d'entre eux votera pourtant pour Marine Le Pen car ce clivage stabilité / changement est pour eux plus fort que le clivage gauche/droite et que la séparation démocrate / liberticide ne leur semble pas avoir de sens. 

Pour un démocrate traditionnel, la position ambiguë de Mélenchon fait donc le jeu du Front. On ne peut pas jouer au Ponce-Pilate électoral face au danger de l'extrême droite et le leader de  la France Insoumise  manque de courage ou de hauteur de vue par calcul électoral. Mettre les candidats de la finance et du facisme (on caricature dans les deux cas, mais à peine) sur le même pied est un raisonnement vicieux.  Le programme du FN ne promet pas beaucoup plus de protection sociale que celui de la France en Marche, il ne garantit pas de partage des richesses plus équitable, et surtout il ajoute à l'injustice sociale maintenue, la promesse  d'une société plus violente,  la régression des libertés collectives et la perte de droits individuels pour de nombreux citoyens  au prétexte qu'ils sont homosexuels, fils ou filles d'étrangers, chômeurs, francs-maçons, etc. Jean-Luc Mélenchon qui porte régulièrement le triangle rouge des antifascistes le sait mieux que quiquonque. Ce triangle rouge est apparu dans les camps de concentration. 

À l'inverse, pour  les partisans de l'abstention ce refus de choisir est l'expression d'une défiance face à un système incapable de se réformer de l'intérieur. C'est une démarche révolutionnaire au sens plein et entier du terme : évitons de nous compromettre et ne soutenons pas l'insoutenable. Si les urnes ne nous donnent pas satisfaction, allons chercher cette satisfaction en dehors de la démocratie représentative. Les manifestations, les actions syndicales, les initiatives citoyennes sont autant de voies possibles. S'abstenir est l'expression d'une nouvelle radicalité, une attitude anti-système, et peu importe les conséquences de ce choix quand on estime que les politiques sont par avance corrompus ou soumis aux grandes entreprises qu'elles soient françaises ou étrangères. En France, en Belgique, ou ailleurs ces nouvelles démarches explosent, elles sont l'expression d'une volonté de changer les choses sans emprunter la voie électorale. 

En ne soutenant pas Emmanuel Macron, Jean-Luc Mélanchon et d'autres renouent ainsi avec une tradition révolutionnaire qui ne passent par les urnes qu'à intervalles réguliers. L'engagment démocratique, mais avec des limites. Intellectuellement la position est défendable. Pragmatiquement elle pose question. 

En France, tant que nous sommes sous la Ve République, le Président de la République nomme le chef de gouvernement et pèse ainsi sur les grandes orientations politiques par ministres interposés, il est également  le chef des armées et de la diplomatie, ses domaines réservés, mais toute "réforme du système"  reste dépendante  d'une majorité législative. C'est l'assemblée nationale qui définira in fine la politique économique, sociale, fiscale... Quelque soit le résultat de la présidentielle aucun parti ne peut prétendre aujourd'hui connaître la composition de la future assemblée. Au contraire même,  si Emmanuel Macron l'emportait à la présidence, il n'est pas certain de pouvoir disposer d'une majorité avec son mouvement En Marche (qui n'est à ce stade dans beaucoup de circonscriptions qu'un Modem amélioré). À l'inverse le PS, solidement implanté par endroit, pourrait  réaliser un score significativement supérieur à celui de Benoit Hamon. Les Républicains ne disparaîtront pas non plus. On serait donc gré aux journalistes chargés des débats de l'entre deux tours de bien faire préciser aux candidats encore en lice quels sont leurs alliés potentiels à l'assemblée, cela éclairera le débat.

Pour réformer durablement la société et peser sur  le gouvernement à venir les partis politiques, sauf à privilégier une démarche révolutionnaire, devraient donc se concentrer sur l'enjeu des législatives. Se jeter à corps perdu sur le seul premier tour de la présidentielle, et se désintéresser des scrutins suivants, manque singulièrement de cohérence. C'est finalement jouer le jeu de l'hyperpresidentialisation que l'on dénonce. Reste cette idée prégnante (et inconfortable  pour l'auteur de ce blog)  : pour beaucoup de citoyens de 2017 et certains de leurs représentants, les urnes ne représentent plus grand chose.

29 avril 2017

2002-2017, face à Le Pen, 15 années d'anesthésie générale


 Nous sommes le 21 avril 2002. Je suis au quartier général de Lionel Jospin. Je travaille pour RTL TVI, télévision privée belge. Je viens de suivre les derniers jours de campagne du candidat du Parti Socialiste. C'est la fin d'après midi, il faut négocier une position pour les duplex, pas prévue malgré l'accréditation. L'ambiance est terne, Jospin n'est pas le favori, Chirac semble plus dynamique. Cette semaine là j'ai côtoyé un candidat mal à l'aise, terne, froid dans ses apparitions publiques. Ses meetings ne font pas le plein. Dans une école des Ardennes, quelques jours plus tôt, c'est Jack Lang qui le pousse à se rapprocher des enfants, lui dit à l'oreille d'aller serrer les mains, entretient la conversation à sa place. Comme si Jospin, perdu dans ses pensées, fatigué, ailleurs, n'avait pas vraiment envie d'être président, et encore moins de faire l'effort d'être candidat.

Nous sommes le 21 avril 2002. Il est environ 18h et de premières fuites des instituts de sondage annoncent l'inconcevable. Jean-Marie Le Pen arrive devant le candidat du PS. Lionel Jospin ne sera pas au second tour. Les journalistes s'échangent la rumeur à l'oreille. Devant moi Jean-Michel Apathie, qui travaille à l'époque pour France Inter, répond à un confrère qui réalise un documentaire. Il dit son scepticisme, préfère attendre le chiffre de 20h. Mais il pronostique déjà le réflexe du front républicain et le boulevard pour Jacques Chirac au second tour. 

Nous sommes le 21 avril 2002. Un peu avant de prendre l'antenne pour le journal de 19h j'ai mon confrère Philippe Castel en ligne. Lui est au QG de Jacques Chirac justement. Il a les mêmes infos. Nous convenons de ne pas les donner. Pas possible de citer les instituts de sondage, donc de crédibiliser l'information. Pas à nous, chaîne belge, d'influencer l'élection française pensons nous à l'époque. Même si les réseaux sociaux n'ont pas l'influence d'aujourd'hui nous savons qu'une telle annonce traverserait la frontière et aurait des conséquences. Nos interrogations et pudeurs de l'époque semble bien dépassées 15 ans plus tard. Avec le recul je pense que nous ne voulions surtout pas y croire et espérions un retournement de situation avant 20h. Le duplex de 19h sera plein de sous-entendus et de banalités : oui la tension monte, oui les visages  sont tendus, oui Lionel Jospin est bien là, mais il est à l'étage supérieur avec ses conseillers, pas dans la salle de presse, etc. 

Nous sommes le 21 avril 2002. Dans la rue les passants qui attendent le long des barrières de sécurité interrogent ceux qui sortent prendre l'air. On ne peut rien leur dire. Radio Londres n'existe pas encore. 20 heures, l'heure du grand journal et de l'annonce officielle pour les français, celle d'un flash spécial pour les belges. À la rue Saint-Martin on entend des cris d'effroi. Les positions duplex sont sur un balcon circulaire, en hauteur. Les militants en bas, quittent rapidement les lieux. Avec mon cameraman nous commençons à tourner le traditionnel reportage d'ambiance pour les éditions du lendemain. Lionel Jospin prend la parole et annonce qu'il quitte la vie politique. Nouveaux cris d'effroi, quelques larmes qu'on dissimule aux caméras. Dans la salle Laurent Fabius et Pierre Moscovici déclinent mes demandes d'interviews. 

Nous sommes le 21 avril 2002, je ressors rue Saint-Martin. Plus personne derrière les barrières de sécurité, les militants sont rentrés pleurer chez eux. Nous remontons vers la porte Saint-Martin où des grappes de jeunes gens défilent le poing levé : "F comme fasciste, N comme nazi, à bas, à bas,  le Front National". Ils remontent le boulevard direction place de la République puis repiquent vers Bastille. Manifestations spontanées, émotion partagée. Écrire  que l'ambiance est insurrectionnelle serait  exagéré mais il règne dans Paris une ambiance particulière. Je passe par le QG de Jacques Chirac : les militants se partagent entre joie et visages fermés. Ce sont les plus âgés qui semblent les plus soucieux. Gagner dans ces conditions c'est quand même une défaite me dira l'un d'eux. 

Nous sommes le 22 ou le 23, ma mémoire, me fait défaut. Ma chef d'édition me demande d'aller couvrir une conférence de presse de Jean-Marie Le Pen. J'ai d'abord un haut-le-cœur. Je conteste. Devons-nous vraiment relayer ses propos dans ce contexte ? Elle a évidement raison, c'est l'actualité du moment. Cela se passe au paquebot, siège du Front National de l'époque, à Saint-Cloud. Carte de presse exigée, nous  sommes fouillés à l'entrée. Le service de sécurité du FN, cheveux ras et tout de noir vêtu ce n'est pas une légende, même pour la presse. Nous sommes des dizaines de journalistes européens. Je me mets un peu à l'écart pour enregistrer mon face caméra à côté d'une collègue autrichienne mais Bruno Gollnish se plante à moins de 3 mètres, il veut écouter ce que les journalistes racontent. J'enregistrerai mon face caméra à l'extérieur. J'y expliquerai que le discours du FN n'a pas changé, qu'il reste nauséabond, mais que l'accession de son leader au second tour décuple son audience. Une prise de position inhabituelle dans mes reportages.

Le 1er mai 2002 je suis de retour à Paris. Deux manifestations à couvrir. Celle du FN en hommage à Jeanne d'Arc le matin. Celle de ses opposants l'après midi. Quelques dizaines de milliers de personnes pour la première. 400 000 pour la seconde. Les durs de durs du mouvement flamand sont là, venus apporter leur soutien au camarade Jean-Marie. En uniforme noir et formation militaire, alignés, au milieu du boulevard... sauf quand on sort une caméra, car ils se dispersent alors instantanément. Devant la statue de Jeanne D'arc l'émeute. Le cameraman qui m'accompagne doit filmer entre les jambes d'un membre du service d'ordre pour voir Jean-Marie Le Pen déposer sa gerbe de fleur. Le gars lui facilite la tâche. Oui, il y a des gens sympas, même au service d'ordre du FN, c'est pas la question. 

J'interviewe une jeune Marine Le Pen, tout sourire. Vous êtes qui ? Ah, la Belgique, d'accord. Les militants, eux, ont comme consigne de ne pas parler à la presse. Quand on essaye nous sommes pris à parti. Et les skinheads quand ils croisent notre duo (je porte costume et cravate, et mon cameraman porte sa caméra) nous balancent de virils coups d'épaules. Ne pas répondre aux provocations et éviter la bagarre. Le camion satellite nous attend derrière l'opéra. La société de gardiennage contactée par RTL a eu la bonne idée de le faire protéger par un maître chien au visage basané... après avoir essuyé quelques crachats et regards noir, il est évident que le maître chien est plus en danger que nous et nous l'enfemons dans le camion. On ne sait plus qui protège qui du coup. Quelques  coups de pied résonnent sur la  carrosserie pendant le montage, mais rien de plus. Nous démonterons et partiront au plus  vite une fois le reportage envoyé. L'aversion du Front National pour la presse ne date pas d'hier. À titre personnel je me souviens de ce premier mai 2002  comme du jour où j'ai expérimenté personnellement ses tentatives d'intimidation physiques.

 L'après midi sera plus traditionnelle. Cela ressemble à la grande manifestation anti-raciste d'après Carpentras. On cherche les belges pour les interroger, malgré l'immense cohue on en trouve sans trop de difficulté. Au total plus d'un million de personne auront manifesté ce jour là à travers la France. Jacques Chirac, lui aura refusé de débattre avec Le Pen à la TV.  Quelques jours plus tard il l'emportera avec 83% des suffrages au second tour. 

Pourquoi je vous raconte tout cela ? Pour mesurer combien les choses ont changé en 15 ans. En une génération nous sommes passés de la stupéfaction à la résignation. De la protestation à la banalisation. Les réactions de la presse, l'accès du FN aux médias, la mobilisation de ses adversaires, les appels au front républicain, la solidité des reports de voix : 2017 ne ressemble en rien  à un remake de 2002. Il serait hasardeux de croire que le résultat du second tour sera un copié-collé de ce que nous avons vécu il y a 15 ans. Quand l'histoire bégaye, ce n'est pas forcément dans le bon sens. 


20h France 2 du 22 Avril 2002 - Le Pen au... par ina Pour vous convaincre de la différence de tonalité : le journal de 20h de France 2 du 22 Avril 2002

12 avril 2017

Kaurismäki : que fait l'Europe des réfugiés ?



 Kaurismäki c'est un style. Une ambiance. Un humour. On adhère ou pas. De "Shadows in Paradise" à "J'ai engagé un tueur" (avec Jean-Pierre Leaud) en passant surtout par le déjanté et jouissif "Leningrad cowboys go America" l'auteur de ce blog avoue une affection particulière pour ce cinéaste finlandais, sa poésie, ses personnages largués, ses situations improbables et son humour teinté d'absurde. Dialogue minimaliste et  look vintage donnent à son œuvre un côté désuet et hors du temps, comme si le cinéma de la nouvelle vague avait croisé celui de Jacques Tati. 

Si vous devez voir "De l'autre côté de l'espoir" ce n'est pas (que) pour des questions d'esthétique cinématographique. C'est aussi parce qu'Aki Kaurismäki vient de saisir le desarroi du continent européen face à la question des réfugiés. Ce n'est pas un film coup de poing, la démonstration militante, que ce soit façon Michael Moore, Robert Guedigian ou Lucas Belvaux, n'est pas le style de la maison Kaurismäki. Et pourtant le cinéaste nous tend un miroir où nous ne pourrons nous empêcher de tiquer en contemplant notre reflet. Face à nous, un représentant de commerce qui quitte sa femme et son stock de chemises pour racheter un improbable restaurant face à un réfugié syrien qui débarque en Finlande apres un long périple par la Grèce et la Hongrie. Deux personnages fouillés, avec leurs forces et leurs petites faiblesses, leurs moments de courage, leurs renoncements et leurs fuites. La police, le centre d'accueil, les faux-papiers : le décor est bien celui de nos journaux télévisés. 

Chez Kaurismäki les personnages sont pourtant des abandonnés de leur époque. Des voitures hors du temps, des fringues pas possibles, une musique delicisieusement ringarde. Des décrochés de la société de consommation, en somme, condamnés à prendre en main leur propre destin. Le rythme lent du réalisateur accentue le contraste entre ceux qui sont "out" , mais au centre de ses films, et ceux qui sont "in" mais ne font que passer frénétiquement dans le décor. Wikhström, le représentant de commerce, et Khaled, le réfugié, sont aussi "out" l'un que l'autre. Notre empathie peut aller autant vers l'un que vers l'autre et c'est l'une des forces du scénario. 

Entre les deux hommes cela commence par un coup de poing, mais le restaurateur ouvre sa porte au réfugié. Il n'oublie pas de l'exploiter au passage, la solidarité n'excluant pas un certain intéressement. Kaurismäki n'aime pas le manichéisme. Si certains finlandais fraternisent, d'autre font la chasse aux demandeurs d'asile. Les skinheads existent et frappent. Quand le scénario se referme, on est pas certain que notre réfugié, victime d'un de leurs coups de couteaux, s'en sorte. Il y a bien face à l'afflux d'étrangers deux sortes de finlandais, comme il y a probablement  deux sortes de belges et de français. C'est cette capacité de Kaurismäki à dépeindre les deux faces d'une même pièce qui nous est précieuse. Le côté pile et le côté face. Ceux qui accueillent et ceux qui rejettent. Ceux qui aident, et en même temps en profitent. Ceux qui s'intègrent, et en même temps subissent. Ceux qui débarquent et rêvent de repartir. 

"De l'autre côté de l'espoir" nous retiendrons le décorum  du tribunal qui statue sur la demande d'asile. Le fonctionnaire de l'émigration, entouré de ses assesseurs,  y explique sans rire qu'Alep n'est pas considérée comme une zone de danger. Il égrène les articles de loi. Demande rejetée. On peut ainsi dire le droit et mépriser la justice. Le soir même la télévision finlandaise relate les bombardements qui écrasent la ville. La juxtaposition des deux scènes, sans cri, sans esbroufe, est un magnifique uppercut. Un coup de griffe du réalisateur qui justifie le film à lui seul.  De la Finlande, ou des pays nordiques en général nous gardions une image de tolérance et de pays d'accueil. L'image est en train de se ternir. C'est valable pour l'Europe toute entière. Comme si la pièce de monnaie était en train de tomber du mauvais côté. 

05 avril 2017

Présidentielle : le débat qui ouvre les fenêtres


Philippe Poutou : "Fillon, que des histoires... par CNEWS .

 C'est un débat dont on pouvait penser qu'il ne ferait pas recette et n'apporterait pas grand chose à la campagne. Onze candidats d'un coup, l'obligation de respecter l'équilibre des temps de parole, ce n'est pas télévisuel, pas digeste, pas sexy... et pourtant, c'est un coup de frais qui a soufflé dans nos téléviseurs.
De l'élection présidentielle nous n'avions vu que l'écume. Les stars, leurs petites phrases, les polémiques, les affaires. Macron, Fillon, Le Pen, Hamon, Mélenchon. Le débat médiatique se résumait à ces cinq candidats, dont il est vraisemblable qu'ils feront les plus gros scores. 

C'était  oublier que le débat républicain ne se résume pas à l'arène des médias. Quiquonque est dans les conditions (jouir de ses droits civiques, être de nationalité française, depuis 2011 il n'est même plus nécessaire d'avoir 24 ans) et  obtient les parrainages nécessaires peut se présenter. Dans nos téléviseurs ont donc débarqués les oubliés de la campagne. Ceux qu'on entend guère mais dont les noms figureront pourtant sur les bulletins de vote. Et le contraste est saisissant. La chemise ouverte et le débit mitraillette de Philippe Poutou, le vocabulaire très concret de Nathalie  Arthaud, l'agressivité de Nicolas Dupont-Aignant, l'accent pyrénéen rocailleux de Jean Lassalle. 

Ce qui frappait mardi soir c'était le grand décalage entre les paroles maîtrisées , formatées des 5 grands (Mélenchon compris) et les maladresses des petits. Il fallait s'accrocher pour comprendre l'accent du  béarnais. S'étonner qu'un des deux trotskistes tourne régulièrement le dos à la caméra pour consulter ses camarades. S'interroger sur les circonvolutions des candidats souverainistes. Le chroniqueur de campagne proposera de classifier les candidats  en deux nouveaux camps : ceux qui suivent des médias training et maîtrisent la TV et ceux qui débarquent sur un plateau aussi à l'aise qu'une vache parthenaise au salon de l'agriculture, dans la lumière, certes, mais pas franchement dans son élément. 

Lors de ce débat Le Pen faisait du Le Pen, Fillon du Fillon et Mélenchon faisait du Mélenchon. Parce que l'on connaît leurs personnalités, leurs codes de communication, leurs tics de langage et leur rhétorique. Poutou  était Poutou et Cheminade était Cheminade. Ceux qui ne suivent pas intensivement la politique ne se souvenaient probablement pas qu'ils étaient déjà candidats il y a 5 ans. Lassalle était absolument neuf. Cette nouveauté s'entend, et c'est l'un des rares moments où ne pas maîtriser les codes de la télévision est finalement un atout pour passer à la télévision. Un gage d'authenticité. 

Notre onze de base est donc composé d'un noyau de cinq joueurs de haut niveau complété par 6 compétiteurs de niveau amateur. Et mine de rien cela permet au débat d'être plus représentatif. La France d'aujourd'hui c'est aussi des Arthauds et des Poutous qui ne se reconnaissent pas dans la social-démocratie. Des Cheminades ou des Dupont-Aignants en  froid avec une droite trop policée pour eux. Des Lassalles qui regardent les grandes villes  avec suspicion. Qu'on les entende une fois de temps en temps reflète la diversité des positions sociales et des opinions. La campagne sentait le renfermé, elle prend un nouveau souffle. 

Au delà de leurs ambitions individuelles chacun de ces compétiteurs  se présente avec la conviction que sa candidature porte un message particulier, qui ne peut pas se résumer à celui du voisin. Passons sur la rivalité historique des courants trotskistes, dont on peut se demander si elle relève de l'anecdote, des querelles de famille, ou de l'histoire. Intéressons nous à deux grands clivages : l'Europe et l'économie de marché. Sur le front européen, Macron, Fillon, Hamon défendent une France dans l'Union Européenne. Mélenchon et Lassalle sont tièdes (il faut réformer ou sortir) les autres prônent le cavalier seul... c'est une France euro sceptique qui se dessine sous nos yeux, très loin  du discours dominant. Sur l'économie de marché même chose : Fillon et Macron la défendent. Hamon et Lassalle l'encadreraient davantage. Cheminade, Dupont-Aignant et Le Pen y greffent l'idée d'une préférence nationale. Mélenchon et les trzotkystes la combattent ouvertement. Faites les comptes : seuls deux candidats assument ouvertement le libre échange, alors que c'est notre réalité économique d'aujourd'hui. Peut-on vraiment sortir du libéralisme et embrasser un autre modèle ? Une majorité de notre onze présidentiel semble le penser. Là encore le décalage est complet avec le discours servi par la presse, les TV, les experts... 

Alors bien sûr tout le monde n'affiche pas un profil de présidentiable. On irait volontiers causer politique  autour d'une bière avec quelques uns de ces candidats. On ne leur confierait pas à tous le bouton nucléaire ni même les choix budgétaires ou le maintien de l'ordre. Il n'empêche : l'opinion ne se résume plus à 5 grands courants de pensée (la droite, l'extrême droite, le centre, la gauche et l'extrême gauche pour faire simple). Notre  société est devenue plus complexe, plus morcelée, les fossés se creusent et les partis politiques sont de plus en plus lointains et de moins en moins représentatifs. Ce que nous percevons dans cette opposition entre les grands et les petits candidats c'est aussi une opposition entre ceux qui détiennent  le pouvoir ou y aspirent, et ceux qui le subissent. Entre ceux qui connaissent les codes, et ceux qui restent en marge. Les journalistes, sondeurs, analystes et prescripteurs  d'opinion devraient y réfléchir à deux fois. 

Apres Trump et le Brexit certains d'entre eux pensent de nouveau pouvoir être sûrs que Le Pen et Macron s'imposeront au premier tour de la présidentielle.  Les plus téméraires évoquent une remontée de Fillon et une percée de Mélenchon mais sans y croire. C'est un manque d'humilité. Même si les "petits candidats" ne captaient  tous ensemble que 10% des suffrages, ces votes représentent des millions de citoyens. Et ils sont en mesure de faire pencher le résultat d'un côté ou de l'autre bien plus qu'on ne le croit. Pire encore pour nos certitudes ancrées : ces suffrages ne se reporteront pas sur un classique schéma gauche/droite mais plutôt en fonction de convictions relatives à la souveraineté (repli sur la nation ou ouverture )  ou à l'économie ( liberté du marché ou intervention de l'Etat). Il faut avoir la modestie de reconnaître qu'on a du mal à appréhender ces phénomènes en restant dans une salle de rédaction ou ne quittant pas le centre de Paris. 

La palme de l'entre soi va aux Experts de BFM. Ils ont estimé que Philippe Poutou n'était point présidentiable puisqu'il manquait de respect à François Fillon. Critiquer le recour à l'immunité pour éviter de répondre aux juges, et souligner que cette immunité n'était pas offerte au premier venu.  Il faut une proximité avec les cercles de pouvoir proche de l'aveuglement pour ne pas voir que le candidat trotskyste exprimait un sentiment d'injustice qui est aujourd'hui largement partagé. 

01 avril 2017

Comment Manuel Valls a tué Hamon, Mitterrand et le PS d'un coup


C'est une histoire qui commence en 1971. Congrès d'Epinay. Francois Mitterrand réussit à agréger à la SFIO, la section française de l'internationale ouvrière, le parti de Jean Jaurès, sa propre organisation , la  petite Convention des Institutions Républicaines, mais aussi des radicaux-socialistes, des micros partis de gauche, et des militants chrétiens.  Une auberge espagnole se moque-t-on à l'époque. En réalité la  naissance d'une famille politique capable de rivaliser tant avec la droite française encore imprégnée de l'empreinte gaulliste, et le puissant Parti Communiste Français, qui a la sortie de la guerre domine la gauche française de la tête et des épaules. La conquête du pouvoir va durer 10 ans.  Le PS fonctionne comme un agrégateur de flux : la compilation de sources multiples  permet de ne rater aucune tendance et de voir plus large. En 1974, il ne manque pas grand chose pour battre Valéry Giscard d'Estaing. L'union de la gauche, une percée aux législatives de 1978, le PCF s'affaiblit et le PS croît.  Mai 1981,  Francois Mitterrand est élu président de la république. C'est l'alternance. Et si on excepte la période d'union nationale autour du général De Gaulle à la sortie de la seconde guerre mondiale, la première fois en cinquante que la gauche française accède au pouvoir. 


Nous sommes en 2017  la  famille socialiste française se déchire. Elle a un candidat officiel, Benoit Hamont, désigné par les primaires. Elle a un candidat parasite, Emmanuel Macron, qui, depuis le début, a  décidé de se présenter en marge du parti. Quand cette candidature hors appareil reçoit le soutien de députés,  d'anciens ministres,  et pour finir de Manuel Valls, lui même candidat à la primaire et donc signataire d'une promesse de ralliement derrière le vainqueur,  signifie bien que le Parti Socialiste Français est un train d'imploser. Plus il y aura de ralliement de poids autour d'Emmanuel Macron moins le parti aura de raison d'être. 



La grande force de Francois Mitterrand était  de faire la synthèse. Couvrir un spectre qui allait des centristes au Parti Communiste. Avoir à la fois la nouvelle gauche de Michel Rocard et la gauche ouvrière de Pierre Mauroy. Le socialisme des grands idéaux de Robert Badinter, et celui de la proximité avec Gaston Deferre . Cela n'avait pas que des qualités. Il y avait des tendances, des courants, des soubresaut, des expulsions parfois,  et surtout des combats d'éléphants. Il y avait le caractère énigmatique de Mitterrand, ambigu, séducteur, manipulateur. On ne disait pas toujours toute la vérité, mais le système avait le mérite de rassembler. Aujourd'hui le PS ne rassemble plus, il divise. Conséquence : il est dépassé à la fois sur sa gauche et sur sa droite.  La leçon ne vaut pas que pour le PS français. Tout parti politique est un outil qui n'a de sens que s'il vise la victoire électorale, sinon mieux vaut s'investir dans un  club de réflexion. C'est tout à fait respectable mais ce n'est pas le même objet. La pensée est un exercice individuel. La conquête du pouvoir une démarche collective. Ceux qui veulent retrouver une pureté de ligne au mépris du nombre et en excluant tout ralliement sont  de ce  point de vue aussi fautifs que ceux qu'ils accusent de dérive droitière. L'exercice de la démocratie suppose de convaincre l'autre par l'argument, les écrits ou la parole. Cela conduit à parler large et admettre le compromis. La pureté idéologique est un mythe révolutionnaire, tendance Danton, pas une réalité démocratique, surtout dans un pays de 60 millions d'habitants. 


Manuel Valls en poignardant Benoit Hamon assassine donc François Mitterrand.  Après 50 ans de durée de  vie, le PS est devenu simple mortel. Logique, prévisible. Depuis 2002 on sait que la présence de la gauche  au second tour n'est plus acquise. Que dans une société atomisée, en proie au doute, au chômage ou au déclassement social,  la réponse social-démocrate ne paraît plus suffisante ou pertinente. Pas assez différente du simple statuquo conservateur. Que Manuel Valls  signe un triple meurtre symbolique  (Hamon, Mitterrand et le PS) et repique vers le centre, c'est son droit. Il est en revanche plus grave  qu' un premier ministre, ancien ministre de l'intérieur déchire ses propres engagements. Bafoue des  règles qu'il s'était  engagé à respecter. Plus on martèle une promesse d'un ton martial moins elle est donc crédible. La démonétisation de la parole politique atteint son paroxysme. Par ces temps de populisme c'est  criminel. 


27 février 2017

Marcel Sel, de la polémique au roman

Attention, alerte copinage. Je connais Marcel Sel depuis longtemps. Depuis 2006 pour être précis, année où je l'interroge la première fois pour l'émission "le Grand Défi" sur RTL. Marcel vient de publier une série d'articles sur le mouvement flamand. Il est, à l'époque, l'un des rares  francophones  capable d'expliquer ce qu'est la NVA, ses racines historiques, ses compagnonnages douteux, son penchant populiste, mais aussi cette culture démocratiques qui fait que le parti de Bart De Wever ne peut pas être assimilé à ce qui s'appelle encore, à l'époque, le Vlaams Block de Dewinter. Nous bloguons de concert, ce qui nous fait au moins une activité commune. Puis, en 2012, je recrute Marcel Sel comme chroniqueur  pour l'émission "les Experts" sur Télé Bruxelles (aujourd'hui BX1). Il deviendra l'un des piliers de ce rendez-vous hebdomadaire. Oui, je porte une toute petite part de responsabilité dans sa relative notoriété. Je le précise car je sais le personnage clivant. Marcel enthousiasme ou irrite. Ses prises de positions déchaînent les passions, et il raffole de ces polémiques qu'il n'est pas le dernier à provoquer.  "La meilleure défense c'est l'attaque" pourrait être la devise du personnage qui adore prendre à parti mais souffre d'être attaqué en retour, ce qui débouche sur des pugilats virtuels aussi spectaculaires qu'inutiles.  Parfois même des opérations de bashing, pas toujours honorables. Notoriété de blogueur en bandoulière, ses papiers sont parfois interminables (fais court ! )  mais  reconnaissons que Marcel Sel défend souvent de belles valeurs. 
Maintenant que vous savez ce qui me relie à l'auteur (précisons que je ne l'ai quand même  jamais vu en dehors du boulot ), évoquons ce roman. Son premier. "Rosa" conjugue deux histoires en une. Celle du narrateur que son père humilie en le forçant à écrire contre rétribution. 30 euros par page noircie, c'est le salaire accordé à ce fils bon à rien. Lequel se venge en remontant dans le temps et en relatant une seconde histoire, plus ancienne. Celle de sa grand-mère, Rosa, juive italienne  face au facisme de Mussolini... et le fils semble en savoir beaucoup plus que son père sur ce secret familial. Je n'irai pas plus loin dans le roman, mais  les deux récits s'emboîtent, il est question de la Shoah, de persécutions et de violences, de judéité cachée. On navigue entre l'Italie des années 30 et le Bruxelles des années 2000. C'est cruel et violent comme l'histoire européenne, cosmopolite comme Bruxelles. C'est surtout à milles lieux du blog de Sel et de ses polémiques. Le récit est émouvant, la crédibilité historique s'appuie sur une bonne documentation, la construction maligne et le style, moins bavard que sur le web, est agréable. Quoiqu'on pense du polémiste, ce premier roman mérite d'être abordé sans préjugé et rangé dans la catégorie "bonne surprise".  Je ne suis pas critique littéraire. Marcel Sel n'aura pas le Goncourt. Mais lire Rosa ne vous fera pas perdre de temps. 

26 février 2017

Le LAB trio en parfait équilibre


On pense à E.S.T. Un trio classique (piano , contrebasse , batterie) qui mélange jazz et influences modernes, hip hop inclus, se place forcément sous l'ombre du géant et regretté Esbjorn Svensson. La comparaison est flatteuse mais insuffisante. Si le LAB trio explore les chemins parallèles ouverts par le trio suédois, la tonicité et la couleur musicale sont sensiblement différentes. Plus nerveuse pour les suédois, plus mélodique pour les belges.

Au centre Anneleen Boehme. Une femme à la contrebasse, c'est rare. On pense à Hélène Labarriere qui a travaillé avec Lee Konitz et Sylvain Kassap. Anneleen Boehme joue de bout en bout avec une admirable justesse, là où tant de contrebassistes s'autorisent des glissandos qui masquent un manque de précision. Elle possède un sens du rythme et de la pulsation communicatif. Sur scène Anneleen Boehme endosse la fonction de leader, assurant au micro présentation des morceaux et de ses camarades. Sauf que le LAB n'a pas vraiment de leader. Les musiciens n'y prennent pas de solo et personne n'impose son morceau de bravoure. Pas d'esbroufe mais un tissage collectif, une dentelle subtile pour carresser nos oreilles. Objectif équilibre. On pense aux grands trios d'Oscar Peterson ou de Keith Jarret, quand piano/basse/batterie communiquent d'égal à égal.

A droite,  Lander Gyselinck officie à la batterie. Conservatoire de Gand, trio de Kris Defoort puis le groupe Stuff :   Lander Gyselinck emprunte au hip hop ou au funk des rythmes binaires qu'il met au service d'une musique ternaire. La batterie ne soutient pas, elle complète, organise, magnifie. Le Jazz est son point de départ, mais la destination du LAB trio est plus lointaine. Influence diverses  et créativité, le Jazz s'élargit. On pense au trio de Shai Maestro et à Kamazi Washington.

À gauche Braam De Looze est au piano. Bien mieux exposé dans le LAB que dans Urbex. Avec lui, le clavier est bien tempéré, subtil, aérien, délicat. On s'offre deux incursions du côté de chez Bach (une fugue et une variation Goldberg) et c'est magnifiquement réussi. On pense à Jean-Pierre Rampal, l'un des premiers à avoir fait swinguer la musique  de Jean-Sebastien, mais ce swing là a pris un coup de vieux, la version du LAB nous semble pour le coup bien plus moderne et convaincante. Dans la salle des jeunes gens qui retiennent leur souffle et écoutent les constructions du LAB avec recueillement. Musique religieuse. On pense aux temps héroïques quand le Jazz était ce nouvel évangile qui s'inventait devant un public de connaisseurs. On écoute le troisième disque du LAB trio en se disant que le terme de laboratoire est bien choisi. On pense que le passage des trois  musiciens en studio est conforme à ce qu'on a vu sur scène et que Sony a bien raison de les distribuer. Puis on arrête de penser, et la musique prend toute sa place. 


19 février 2017

Le batteur est un soliste comme les autres

Deux concerts à l'agenda cette semaine. D'abord Brad Mehdlau à Bozar, jeudi. Public d'âge respectable, francophones, anglophones et néerlandophones mélangés. La place est à 28 euros, au bar, dans le couloir latéral, on sirote du vin blanc ou une coupette de champagne avant de s'installer dans la prestigieuse salle Henry Le Bœuf. Deux jours plus tard Antoine Pierre et sa formation Urbex (en format quintet) à la Jazz Station de Saint-Josse. Le ticket est à 10 euros, le bar au fond de la salle débite ses bières spéciales, Orval ou Rochefort, le public est mélangé, des habitués grisonnants aux plus jeunes venus pour l'affiche du jour.

Silence absolu à Bozar, apres le rappel des consignes d'usage, pas de photo astublieff, les notes de Brad Mehdlau coulent comme du miel. Le musicien  est au sommet de sa gloire, probablement l'un des meilleurs pianistes  du moment (seul Keith Jarret lui résiste encore, Herbie Hanckok est dans un autre registre, plus tonique et moins mélodique). C'est du jazz cinq étoiles avec un trio remarquable : l'impeccable Larry Grenadier à la  contrebasse, impérial comme à chaque fois qu'on l'entend (que ce soit avec Joshua Redman ou Pat Metheny, excusez des références ) et surtout Jeff Ballard à la batterie. Ballades et blues, c'est le programme  avec des standards de Cole Porter ou des compositions de Mehdlau, on déroule le thème, les musiciens se partagent les solos, s'échangent des regards. La musique respire, luxe,calme et volupté,  c'est beau et aérien, pas besoin d'en rajouter sur la technique, chaque note est essentielle, au service de l'émotion. 
Urbex  sur la scène exigüe du club de Saint-Josse est plus démonstratif. Tempo assuré par le chef de bande, les gamins ont une trentaine d'année, incarnent la prochaine génération de jazzmen belges, ils ont encore des choses à prouver.  La musique ici est très écrite, priorité à l'énergie et aux contre-temps, l'improvisation est  calibrée. Jean-Paul Estievenard maîtrise la sonorité, trompette bouchée frêle, incroyable justesse, et sensibilité évidente. Gueule d'ange juvénile, Bram de Looze est concentré et souriant sur son piano, Félix Zurstrassen assure le beat à la basse. On est frappé par Bert Cools et sa science des effets qui rappelle les sonorités d'un John Mac Laughlin période électrique. Il n'est pas pour rien dans la  couleur très  70's de l'ensemble. Les compositions d'Antoine Pierre aiment la rupture et l'innatendu. Urbex, pour exploration urbaine, escalade des gratte-ciels et plonge dans le vide à la syncope suivante. 

Si on rapproche ces deux concerts c'est pour se rappeler que le Jazz est une affaire de combat et d'équilibre. Combat entre le rythme et l'harmonie, combat entre l'improvision et l'écrit, combat entre musiciens qui par leur inventivité se font une place dans l'orchestre et attirent l'attention. Il faut prendre cette musique, la renverser et lutter contre elle pour en faire une nouvelle version chaque soir. Se mesurer au solo du voisin pour y apporter sa contribution.   Que les musiciens renoncent au combat et la musique sera fade. Qu'ils y mettent toute leur force et l'équilibre sera sublime. Le Jazz est affaire de tension. Brad Mehdlau qui se tord sur son piano ou Antoine Pierre qui joue des ruptures en proposent deux lectures différentes. Improvisation sereine à Bozar contre pulsation savante à la Jazz Station. 

Si on veut rapprocher ces deux concerts c'est aussi pour rendre hommage aux batteurs. Jeff Ballard joue avec deux caisses claires, avec ou sans timbre. Antoine Pierre alterne baguettes et maillets, tend un tissu pour étouffer ses peaux, impose de la main  le silence à ses cymbales . Les deux sont à la recherche d'une palette de sons la plus large possible. Aucun n'a besoin de cogner. Jeff Ballard s'affranchit volontiers du tempo et laisse la pulsation à Larry Grenadier. Son jeu fluide n'a plus rien à voir avec un soutien rythmique, la batterie est mélodie. Il est soliste au même titre que le pianiste qui l'a invité. Antoine Pierre , dans la position singulière du batteur au service de ses propres compositions, excelle dans les accents , c'est pêche et contretemps,  avant que sa musique ne se taise dans des silences soudains. 

Antoine Pierre a cité un jour Chick Correa dans ses influences. Jeff Ballard a aussi joué avec ce pianiste là. Mais ne dites pas accompagner. Pour les deux batteurs que l'on a entenducette semaine, que ce soit à Bozar ou à la Jazz Station, ce verbe ne convient pas. Un bon batteur n'accompagne pas. Il devance. 
Antoine Pierre Urbex // Les Douze Marionnettes - Live at Festival Brosella 2015, Brussels from IGLOO Records on Vimeo.

12 février 2017

Murgia et le triomphe du texte

LAÏKA teaser from Théâtre National/Bruxelles on Vimeo.

Quelques casiers de bières, un accordéoniste aux lunettes noires et un rideau rouge. Le décor est minimaliste, le monologue puissant. David Murgia seul en scène pendant une heure quinze, incarne un narrateur qui ne déteste pas le peket, cet alcool de genièvre si prisé en Wallonie. L'acteur , lui, se contente d'eau minérale entre deux tirades. Histoire de faciliter la diction. C'est qu'il y a du débit ici. Le débit de boissons du décor, et surtout le débit de Murgia. Rapide, véloce, précis.  Une fièvre de mots qui se bousculent en rafale. Le débit de la vie aussi. Des vies accidentées, cabossées, pressées, opprimées. Le pilier de bar, la vieille qui perd la tête après avoir perdu son fils, le manutentionnaire africain exploité dans un entrepôt, la prostituée. David Murgia dans son manteau noir enfile les personnages les uns après les autres. Sobre et convaincant. Et  ce débit soutenu nous enivre du début à la fin. Apres le discours à la nation, David Murgia triomphe à nouveau. Critiques enthousiastes, salles combles et applaudissements mérités, y compris quand les spectateurs se lèvent pour les rappels.
Mais le plus beau compliment qu'on puisse faire à un acteur est celui-ci : ce n'est pas le triomphe de Murgia qui compte, c'est le texte qu'il sert. Derrière le flot (on serait tenté d'écrire le flow, comme les rappeurs)  de David Murgia, ce torrent de mots qui dévale tout droit de la montagne pour envahir les salles de théâtre, il y a le texte d' Ascanio Celestini. Déjà à l'œuvre dans le "Discours à la Nation" c'est un tandem acteur/auteur qu'il faut saluer ici. Un texte à tiroirs, avec ses répétitions, ses ellipses, ses retour en arrière, et ses personnages qui finissent pas former un récit choral. Unité de lieu et d'action, multiplication des points de vue. C'est la condition des gens modestes qu'on brosse. Celle des piliers de bar, des déboussolés, qui n'ont que leurs corps ou leurs muscles à vendre au plus bas prix et dont la révolte, ils le savent bien, restera vaine. Ne pas se plaindre, quand on pense aux  100 000 réfugiés morts en tentant de traverser la Méditerranée . Le personnage central c'est Jésus et il regarde par la fenêtre disent les ciritiques... on n'a vu ni Jésus ni la fenêtre (ce drame des dossiers de presse qu'on recopie tels quels ) mais plutôt un mélange de Zola et de Karl Marx décrivant la vie d'un sous-prolétariat d'aujourd'hui. Précarisés, mais pas trop, isolés mais lucides, révoltés mais sans illusions, les personnages de Celestini sont en quête d'un collectif impossible. Comme dans la vie, le monologue rend impossible la coalition. On empile les expériences et les points de vue, on mesure leur concordance mais on ne peut pas les articuler pour en faire un levier. L'individualisation rend la révolte illusoire. Chacun pour soi et dieu pour tous. Ou plutôt chacun chez soi et misère pour tout le monde. À la différence du  Discours , Laïka n'est pas directement politique. C'est une peinture sociale et psychologique et la plume de Celestini s'est faite plus universelle. Le vocabulaire est plus accessible, le style plus implicant, qui s'adresse aux messieurs du bar... 
La pièce évoque l'intervention des forces de l'ordre face à un mouvement de grève. Elle se termine sur un passage à tabac. Des policiers face à un clochard, et trois  pauvres bougres qui tentent de s'interposer. 
C'est un dimanche matin. On écoute les infos à la radio. Il y a la colère des ouvriers de Caterpillar à Gosselies. Les gardes frontières libyens dont on voudrait qu'ils bloquent le flot de réfugiés. La bastonnade du jeune Théo dans un banlieue française, matraque enfoncée dans l'arrière train. Une manifestation féministe qui se heurte aux masculines matraques de la police bruxelloise. On revoit David Murgia qui entre et sort nerveusement les mains de ses poches. Et on se dit qu' Ascanio Celestini vient de magnifiquement dépeindre ce début d'année 2017. 

05 février 2017

La maltraitance des cordes

C'est un club de Jazz qui a l'avantage d'être pas loin de la maison. Il n'a pas (encore ) la réputation du Duc des Lombards, du New Morning ou du Sunset, ses homologues parisiens, mais on y boit des bières rafraîchissantes (c'est Bruxelles ) et on y écoute une programmation qui ne m'a jamais déçu. Cette semaine un violoniste (Yves Teicher)  et un pianiste (Fabian Fiorini). On y allait en mode découverte et on est resté scotché. Yves Teicher, d'abord. Sa dégaine  de "Depardieu du Jazz" cache la musicalité d'un Grappelli conjuguée à l'audace d'un Léo Ferré. Teicher déstructure, détourne, détruit, reconstruit. La virtuosité  et la vélocité d'un soliste classique, mais aussi les trémolos d'un violon tzigane et une gourmandise à tout avaler. Fabian Fiorini ensuite. Sa main gauche a les accents du ragtime, sa droite le sens du lyrisme, son sens de l'improvisation offre des harmonies d'une richesse incroyable. Les deux hommes jouent d'abord séparément. Ca bûcheronne. On cogne dur sur le clavier, on joue des dissonances sous l'archet, c'est la maltraitance des cordes. Teicher grogne comme un Keith Jarrett de mauvais poil avant de s'offrir une declamatarion magnifique sur la liberté dans le Jazz. Finalement le jazz, le punk, la liberté et la poésie c'est une seule et même révolution. Puis les deux hommes jouent ensemble. Leur virtuosité eclate. Le violon vous arrache des émotions à faire pleurer un tortionnaire de Daesh mais on n'aura jamais le temps de verser une larme. Le piano de Fiorini emporte déjà  tout comme une déferlante. Surtout les deux hommes aiment trop la musique pour la prendre au sérieux et s'installer dans la facilité. On décale, on parodie, on ironise. La truite de Schubert est définitivement envasée, les feuilles mortes sont passées au broyeur et Paganini, s'il avait assisté au concert, aurait probablement renoncé au violon. Le public (c'est nous) passe du rire au larme. Dans le registre  parodie musicale la framboise frivole prend des allures  d'aimable spectacle de collégiens. Parce qu'ici on désacralise, mais ça sonne quand même.  Avec Jean-Marie Hacquier, le critique historique de Jazz Hot (qu'il ne m'en veuille pas de préciser que l'auteur de ce blog le lisait quand il avait 20 ans) on se dit qu'on a désormais de la chance de voir les scènes de Jazz se multiplier à Bruxelles. C'était à la Jazz Station. On y est jamais déçu.